« L’Étrenne du dernier jour »



nouvelle, revue Pièce Détachée #2, 2019

Les vêtements prennent vite l’informe de la douleur.

Ma Terre n’avait plus de tenue, pas plus que de couleurs. Je perdais mon pantalon depuis que je t’avais perdue. Les bras, membres fantômes, m’en tombaient à chaque pas ; je ne t’attrapais plus. Le sens imagé aussi, filait entre mes doigts. Figure-toi, rien n’avait plus de sens. A dire vrai, je perdais un peu les pédales, boutonnais le samedi avec le dimanche, portais chaque jour ce même pantalon fuseau horaire qui me servait de pyjama le jour et d’oreiller pour le chat la nuit. Je refusais d’être en décalage avec toi.

Les bourrasques étaient telles que mon col pelle à tarte me fouettait le visage à l’instar de la mort que j’avais reçue en pleine figure. Quelques jours auparavant, j’avais vu un reportage sur les secrets de beauté à travers le monde, et la gifle semblait avoir fait ses preuves. Peut-être aurais-je donc bonne mine à l’enterrement, alors je tromperais bien mon monde qui s’était écroulé sur nos têtes.

Inclinée vers la droite du fait de la litière pour chat qui faisait un dixième de mon poids, j’avançais tant bien que mal, retenant mes larmes et ce maudit pantalon dépourvu de ceinture, tout en protégeant de la pluie un mégot déjà humide. Cependant, un homme encore réduit à l’état de silhouette, le corps penché à gauche comme peuvent fléchir les arbres après la tempête, marchait dans ma direction et luttait contre le vent visiblement friand de sa cigarette que j’imaginais sans filtre, tout en remontant un jean fatigué trop grand pour lui. Cet homme, désormais à ma hauteur, c’était mon père. Nous nous reconnaissions enfin. Il faudrait s’y faire : nous ne serions plus que deux, une seule et même paire de jambes. Chaque jour, marcher dans tes pas et éviter les quatre pattes du chat.

C’est à moi que revint le choix de ton dernier costume, ce que tu porterais le jour où mes jambes ne me porteraient pas. J’étais dans la penderie et dans l’embarras. Je n’y voyais que des jupes tube respiratoire, des pantalons carottes cuites et feu de plancher, des robes cache-cœur arrêté, des gilets à boutons-pression artérielle… Je dus me concentrer sur ce que nous avait conseillé le service des pompes funèbres, à savoir éviter les tenues avec trop d’attaches, les coupes ajustées ou les tissus épais, peu malléables. Ainsi fallait-il une tenue pratique. D’ailleurs, loin de moi l’envie de donner du souci aux thanatopracteurs qui n’avaient vraiment pas un métier facile. J’avais travaillé quelques semaines dans un magasin de prêt-à-porter et j’avais conscience de la difficulté d’habiller un corps qui n’y mettait pas franchement du sien. Je m’étais souvent débattue avec le mannequin jusqu’à me sentir tout à fait ridicule. Durant la période d’essai, on m’avait pourtant enseigné une technique particulière, la même que pour vêtir les morts : placer les habits à l’envers, les enfiler d’abord par les bras, ensuite les passer par la tête puis les remettre à l’endroit. Faire glisser les tissus, ne jamais retourner le corps.

Afin de faciliter le travail de ceux qui allaient s’occuper de toi, j’exclus immédiatement les collants du champ des possibles, jugeant l’opération d’enfilage trop compliquée. De même, il fallait faire l’impasse sur les bas de contention (je me rassurais en pensant que la position allongée devrait t’épargner les sensations de jambes lourdes). Si tu avais une tête à chapeaux, il n’était pas non plus question de t’encombrer avec trop d’accessoires. Je te souhaitais à l’aise en toutes circonstances. Là où tu allais, qui sait ce qu’on y faisait ! Peut-être que l’on montait à cheval, que l’on sautait sur des trampolines, peut-être que l’on faisait de l’escalade, du trapèze, le grand écart, des roulades… Et si le climat se révélait très venté ou, pire, s’il y avait l’air conditionné ? Le pantalon m’apparut finalement comme le choix le plus judicieux : il s’enfilerait facilement, te protégerait des courants d’air sans faiblir, te laisserait libre de tes mouvements… Une bonne pâte, en somme, mais encore fallait-il réfléchir à la couleur, la coupe et la matière. Les cintres avaient beau pincer fort tes pantalons, ils ne semblaient pas décider à se réveiller. Aucun ne se manifestait. Je gardais à l’esprit que je ne reverrais plus les habits que j’allais choisir : j’écartai ceux dotés de trop de souvenirs. Un habit récent, il fallait un habit récent. Je donnais ma langue au chat quand celui-ci gratta le tiroir du bas, où tu rangeais habituellement tes pulls. Parmi eux s’était glissé un intrus : le dernier pantalon que nous avions acheté ensemble. Tu ne l’avais jamais mis encore. Ce serait lui. J’arrachai l’étiquette du prix avec les dents et coupai celles de l’intérieur au ciseau, pour ne pas qu’elles te démangent.

Il était élégant – en velours – tout en restant confortable, de couleur vert sapin comme le cercueil (j’eus la vision d’un feu qui couvait). Il se fermait facilement à l’aide d’une braguette zippée et d’un seul gros bouton sur lequel une feuille de cannabis était gravée (j’entendais encore ton rire, souple, lorsqu’il avait enjambé le rideau de la cabine d’essayage). À l’arrière, le V d’aisance était une garantie de confort supplémentaire au cas où toutes ces acrobaties excitant l’appétit te feraient prendre quelques formes. En outre, je pus glisser dans la discrète poche à gousset ce petit mot d’amour que tu aurais dû trouver en sortant du réfrigérateur ce qu’il restait du gratin de courgettes, pour le réchauffer. Quand je le pliai en cinq, il était encore frais.

Une fois la tenue complète mise de côté, je restai un moment parmi ta garde-robe. J’entrepris alors une grande séance d’essayage. J’entrais dans tes vêtements par effraction. De façon compulsive, brutale même, comme si je manquais de temps, que l’on risquait de me prendre sur le fait. Bien vite, je me rendis compte que tu étais encore dedans, bien plus encore dans ceux que je t’empruntais que dans ceux qui recouvriraient effectivement ton corps, pour la dernière fois.

Je finissais par prendre la forme de ta douceur. À l’abri dans ton large pantalon à bretelles que mes clavicules retenaient chaque jour avec plus d’assurance, j’entendais souvent : Il y a de la place pour deux là-dedans !

— Précisément.

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