ce soir je donne une lecture dans une librairie
mais la rencontre aura finalement lieu dans une salle annexe
une sorte de salle municipale
un peu excentrée
pas loin d’une forêt
il faudra partir en avance
mon père est là
qui s’endort
je vois qu’il lutte pour ne pas s’endormir
c’est terrible comme il lutte depuis des années
pour ne pas non plus se réveiller
beaucoup de sols glissants sur le trajet jusqu’ici
plusieurs revêtements qui ont tous réagi différemment à la pluie
et à la fin un petit pont fait de planches de bois en partie immergées
il aurait fallu qu’on soit deux, une personne de chaque côté, au cas où il tomberait
j’ai dû me dissocier pour le tenir mieux
mais voilà
nous y sommes
la salle se remplit vite
je cherche les toilettes
(j’ai besoin de pisser trois fois à dix minutes d’intervalle avant une lecture)
je me retrouve dans la forêt au pied d’une pente
ce genre de terrain glissant où certains cherchent des champignons tandis que d’autres s’accrochent aux racines des arbres avec tous les bras dont ils disposent
j’atteins l’endroit des préfabriqués
plusieurs cloisons séparent les toilettes comme dans les écoles ou les aires d’autoroute
il n’y a que des toilettes à la turque
j’ouvre toutes les portes
chez les garçons
chez les femmes
chez les handicapés
rien que des trous dans le sol
et surtout rien pour s’accrocher
jamais je ne tiendrai la position accroupie
je vais salir mon pantalon à paillettes
déjà qu’il y a de la boue sur mes chaussures
je ne vais jamais y arriver
je vais devoir me retenir
heureusement on a le plancher pelvien solide dans la famille
il est 19h40 et la libraire fait patienter les spectateurs en leur demandant de venir lire leurs propres textes
ma lecture devient une scène ouverte
ça me va bien
ça me laisse du temps
pour faire mes respirations dans une salle à l’écart
je parle très mal à deux personnes qui viennent squatter ici alors que
c’est ma loge
mon vestiaire
mon refuge
ma rage room
c’est moi qui vais monter sur scène c’est moi qui ai besoin d’air
elles n’ont pas besoin de respirer, elles
une fois sur scène je suis déjà vide et ma vessie toujours très pleine
« je me nourris de ces contrastes dont l’origine est la lutte »
(les phrases que j’ai écrites parfois me reviennent comme quelque chose qu’on aurait perdu sans même s’en apercevoir)
je ne commence pas par le texte que j’avais prévu
j’enlève le post-it orange qui marquait la page 41
et le colle sur mon front
je propose que l’on joue tous ensemble à « Qui suis-je ? »
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